
Il fait beau, l'homme précieux marche à mes cotés. Nous nous baladons à la recherche d'un banc accueillant sur lequel nous allons pourvoir musarder au soleil le temps d'une
intoxication nicotinique, après il nous faudra nous séparer et je retournerai au bureau.
Les bancs ensoleillés ont été pris d'assaut par les indigènes et les explorateurs, de ce qui est vu de la lorgnette d'un parisien, le centre du monde.
Nous nous avançons à la hauteur d'un de ces solariums qui est occupé par un homme seul.
Je m'approche et m'enquière auprès de son occupant de sa disponibilité :
- «Bonjour Monsieur, verriez-vous un inconvénient à ce que nous nous asseyons à vos cotés?»
- Un peu surpris: «euh, non bien sur...euh... je vous en prie Mademoiselle..»
Une fois installés, j'entame une initiation à l'usage du sms, et déroule une à une les différentes étapes. Notre voisin semble nous observer et nous écouter
d'une oreille attentive. Très vite il noue le contact : « Ah, je n'y comprend rien, quel enfer ces machins !! Et au bureau, les e-mails c'est pire encore ! » .
Sa voix est mal assurée, le débit n'est pas sans rappeler celui de quelqu'un qui se noierait dans la boisson.
Mon regard s'attarde sur lui.... il n'a pas l'allure d'un actif.
Il est assis ou plutôt il repose là de tout son long. Il est immense et d'une stature imposante qui contraste avec sa voix douce et effacée aux intonations
quasi enfantines. Son physique porte les stigmates de l'alcool. Sa physionomie, sa posture, son regard crient qu'il se sent seul. Il a fait naufrage sur la banquise et semble
guetter les vaisseaux qui viendraient naviguer au large de celle-ci. Il survit. Peut-être attend-il qu'on lui porte secours, qu'un bateau battant pavillon amical l'accoste. Je ne sais
depuis combien de temps il a eu cet accident.
Aujourd'hui, je ne pourrai pas le secourir, les contraintes de la vie active me rappellent. Je dois partir et laisser ce naufragé, accidenté de la vie, seul
sur sa banquise. J'espère que très vite quelqu'un, moi peut-être si nos chemins venaient à se croiser à nouveau, pourra lui dispenser les premiers soins qui l'aideront à quitter sa banquise
: une oreille attentive et bienveillante parfois suffit à ranimer quelqu'un.